« Hacker la démocratie » a-t-il un sens ?

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Par Clément Mabi, chercheur en sciences politiques et maître de conférence à l’Université Technologique de Compiègne.

Le diagnostic est maintenant largement partagé : la démocratie, au moins dans sa forme représentative, serait « malade », à bout de souffle. Elle serait débordée par la défiance exprimée par des citoyens réfugiés dans l’abstention et prêts à se mobiliser dans la rue pour venir contester les décisions prises par des gouvernants en manque de légitimité. Ce constat de crise ne date pas d’hier et les historiens de la démocratie comme Pierre Rosanvallon[1] nous rappellent à juste titre que ce sentiment d’incomplétude est quasiment aussi ancien que la démocratie elle-même. Sans compter que rarement un malade aura vu autant de docteurs à son chevet : on ne compte plus les propositions de transformations institutionnelles, les réflexions théoriques sur l’implication des citoyens pour venir redynamiser son fonctionnement[2]

Le dernier remède en date serait de faire appel aux outils numériques pour renouveler la culture démocratique des citoyens et proposer de nouvelles formes d’implications dans la vie politique. C’est dans ce contexte que se développent les « civic tech », c’est à dire les technologies numériques ayant pour objectif de transformer le fonctionnement démocratique, et a priori, l’améliorer en offrant la possibilité aux citoyens d’agir directement sur la chose publique. Ce rapprochement ne vient pas de rien, la démocratie et le monde du numérique partagent un vocabulaire (le vote, la participation…) – sans qu’il ait nécessairement le même sens- et les changements d’échelles autorisés par le numérique (mobilisation de masse et capacité à « faire discuter » notamment) ne peuvent que faire envie à ceux qui se soucient de voir les citoyens déserter les instances démocratiques… Pour autant, cette proximité est-elle suffisante pour transformer radicalement le fonctionnement de la démocratie ? On parle beaucoup de « hacker » la démocratie, mais cela a-t-il un sens ?

Autant répondre tout de suite à la question. Non, en soi on ne peut pas véritablement « hacker » la démocratie par le biais des outils numériques. Difficile de confier aux technologies le soin de permettre à elle seule l’accès égal de tous les citoyens à la décision[3]. Il est nécessaire de rappeler que le numérique est avant tout une innovation technologique et que, comme toute innovation, il suscite un discours de rupture qui induit « un avant et un après » radicalement transformé (on parle alors de discours « disruptifs »). Les promesses sont nombreuses, notamment du fait de sa capacité à jouer sur les distances et les temporalités pour mettre à mal les formes de représentation et affaiblir les corps intermédiaires dans différents domaines. C’est ce phénomène que certains qualifient maladroitement « d’uberisation ». Plus généralement ce terme désigne l’exploitation des potentialités du numérique pour changer les règles d’un marché de manière à faire émerger de « nouveaux » acteurs capables de donner aux consommateurs un accès plus direct au service final. Après la location d’appartement, l’échange de biens culturels ce serait désormais au tour de la démocratie de faire face à un « tournant collaboratif », de se faire « uberiser »… Dans ce tournant, comme ailleurs, de nouveaux acteurs font leur apparition et tentent de se faire une place sur le « marché de la démocratie ». Pour le dire autrement, des acteurs économiques, souvent des startups ou des associations porteuses de services, investissent le champ du domaine public en accompagnant leurs actions d’un discours marketing utile pour se faire une place face à la concurrence. C’est cette logique qui explique que de nombreux acteurs produisent un récit idéalisé, à l’image de ce qu’on peut voir dans le monde de la publicité, qui met en avant « LA » solution au problème démocratique, qu’on pourrait résumer par la formule suivante : « mon produit est le mieux placé pour répondre aux besoins des consommateurs/citoyens sur le segment que j’ai identifié ».

Mais la démocratie n’est pas un marché comme les autres et malgré tous les discours disruptifs la politique ne va pas changer par magie ! Un député n’est pas un chauffeur de taxi qu’on pourrait évaluer et noter dans une démarche individuelle, avoir le meilleur « produit » ne suffit pas à transformer la démocratie et à produire un empowerment des citoyens suffisant pour qu’ils puissent participer à la décision. Pour préserver cette dimension transformatrice, il importe d’inscrire la participation des citoyens dans un projet politique ancré dans des enjeux réels et des valeurs politiques qui soient en mesure de changer concrètement la vie des citoyens et les relations de pouvoir qui structurent la politique. L’illusion principale à éviter est celle qu’Evgeny Morozov qualifie de « solutionnisme technologique », qui dénonce le fait que les discours sur le numérique laissent penser que des problèmes peuvent être réglés « en 3 clics ». Or, une procédure démocratique ne peut être réduite à une question de méthode, être uniquement incarnée par des outils. Par essence, elle repose sur la discussion entre des citoyens mobilisés pour répondre à une situation problématique, sur la richesse d’interactions qu’on ne peut pas sérieusement envisager réduire à des flux d’informations contenus par une application mobile. Doit-on pour autant renoncer à utiliser des outils numériques en politique ? Là encore la réponse est non. L’enjeu est plutôt de réussir à ne pas prendre pour acquis les discours « tout faits » pour réussir à mobiliser les outils au service d’un projet politique et non pas en tant que projet politique. Ce n’est pas l’outil en soi qui est politique, mais l’usage que l’on en fait.

C’est replacé dans cette perspective que l’expression « hacker » peut avoir du sens. Il s’agit alors de rechercher des solutions pour contourner les protections non plus des logiciels mais les blocages de nos institutions démocratiques. Les outils numériques peuvent alors être utilisés pour permettre aux citoyens une expression directe, de peser sur l’agenda politique, d’interpeler les élus voir de renouveler la classe politique… tout cela afin de faire changer le système en pesant, depuis les marges, sur son fonctionnement. La question ne date pas d’hier : un « coup d’État citoyen »[4] peut-il avoir lieu sans prendre le contrôle des institutions ? Le numérique ne fait que lui donner une nouvelle actualité.

[1] Pierre Rosanvallon, La Légitimité démocratique. Impartialité, réflexivité, proximité, Le Seuil, 2008

[2] Loïc Blondiaux, Le nouvel esprit de la démocratie, Le Seuil, 2008

[3] Robert Dahl, On democracy, Yale University Press, 1998

[4] Elisa Lewis et Romain Slitine, Le coup d’Etat citoyen, La découverte, 2016

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